
Au Kirghizistan, il existe des lieux que l'on visite non pas en touristes, mais en pèlerins. Montagnes sacrées, sources thermales aux vertus curatives, arbres ornés de rubans, grottes gravées de pétroglyphes anciens : il ne s'agit pas d'objets de musée, mais d'une tradition vivante qui remonte à plus de quinze siècles. Au cœur de cette géographie spirituelle se dresse… Sulaiman-Aussi dans la ville de Osh.
OshL'une des plus anciennes villes d'Asie centrale, possède une histoire de plus de trois mille ans. Un massif rocheux spectaculaire s'élève en son centre : cinq pics couverts de genévriers et parsemés de lieux de prière. Sulaiman-Aussi, le premier et unique site inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO situé entièrement au Kirghizistan.
La montagne est vénérée depuis au moins 1,500 16 ans. Ses flancs conservent 101 groupes de pétroglyphes représentant des personnes, des animaux et des formes géométriques. Dix-sept lieux de culte sont encore en activité, attirant aussi bien des musulmans que des adeptes des traditions préislamiques. Deux mosquées du XVIe siècle, partiellement restaurées, se dressent sur ses crêtes.
On attribue aux grottes creusées dans la montagne des vertus curatives, capables de soulager l'infertilité, les maux de tête et les douleurs dorsales. Les pèlerins y passent par d'étroites crevasses rocheuses, récitent des prières et y déposent des offrandes.
Pour les voyageurs, Sulaiman-Too offre une ascension de 40 minutes, des vues panoramiques sur Osh et un fascinant musée troglodytique. Pour les pèlerins, c'est une tout autre histoire : un lieu où l'on vient chercher santé, enfants et prospérité. Ces deux mondes se croisent sur le même chemin : un touriste, appareil photo en main, marche aux côtés d'une femme âgée qui égrène son chapelet. Tous deux contemplent la même montagne, mais chacun y voit quelque chose de profondément différent.
Le mot « mazar », d'origine arabe, signifie « lieu de pèlerinage ». Au Kirghizistan, il désigne tout site considéré comme possédant un pouvoir spirituel ou une sacralité particulière. Il peut s'agir de la tombe d'une figure vénérée, d'un arbre solitaire dans une gorge, d'une source, d'une pierre à la forme unique ou d'une grotte. Des milliers de ces lieux sont disséminés à travers le pays. Bichkek aux étendues reculées de Vallée de l'Alay.
Les pèlerins se rendent aux mazars en quête de guérison, de bénédictions ou de conseils. Les rubans noués aux branches des arbres symbolisent leurs vœux ; les offrandes peuvent inclure des pièces de monnaie, du pain, des bougies ou des lampes à huile. Les rituels consistent souvent à tourner trois ou sept fois autour d’un objet sacré.
Ces pratiques ne sont pas purement islamiques ; elles reflètent une synthèse unique de croyances musulmanes et d'anciennes traditions turques qui ont perduré à travers les siècles.
Le long de la rive sud de Issyk-KulEntre Bokonbaevo et Kadji-Sai se trouve la vallée sacrée de Manzhyly-Ata. Chargée d'histoire, elle connut son apogée au XVIIe siècle et demeure un lieu d'une profonde signification spirituelle.
La vallée conserve des traces de nombreuses époques : d’anciens pétroglyphes, des ruines d’édifices médiévaux, des piliers de pierre et même des inscriptions bouddhistes. Son nom provient d’un voyant et d’une figure religieuse légendaire qui contribua à la diffusion de l’islam parmi les Kirghizes. Ses enseignements ont façonné la vie spirituelle des tribus locales, et son mausolée se dresse toujours au sommet d’une colline où les pèlerins entament leur voyage.
La légende s'entremêle ici avec le mythe de Bugu Ene, l'ancêtre mythique de la tribu Bugu.
La vallée elle-même ressemble à un labyrinthe de petites gorges serpentant entre de douces collines. Parmi huit saules sacrés jaillissent les sources qui ont fait la renommée du lieu. On y compte douze sources principales et cinq sources secondaires, chacune réputée posséder des vertus curatives uniques.
La source de Manzhyly-Ata est réputée pour rajeunir et soigner les maladies cardiaques. Les sources de Bugu Ene sont associées à la guérison du foie et à l'amélioration de la vue. Ceux qui recherchent la réussite scolaire ou l'illumination se tournent vers la source d'Ilim, tandis que les eaux d'Aziz Bulagy sont censées apaiser les nerfs. La source de Bala est visitée par ceux qui désirent avoir des enfants, et la source de la Famille par ceux qui aspirent à l'harmonie dans leur foyer.
L'atmosphère de la vallée — tissée de beauté naturelle, d'eau vive et de richesse minérale — crée une puissante sensation d'énergie qui rend difficile de la quitter.
Manzhyly-Ata attire non seulement les pèlerins, mais aussi les voyageurs. Les communautés locales y célèbrent les fêtes nationales, et les visiteurs sont souvent attirés par les démonstrations traditionnelles de chasse à l'aigle, où les aigles royaux perpétuent une pratique nomade ancestrale dans un spectacle véritablement captivant.
Chercheur Gulnara Aitpaeva du Centre de recherche culturelle d'Aigine Ce projet a recensé plus de 1 100 arbres sacrés à travers le Kirghizistan. Chacun d’eux constitue un point de ralliement pour les communautés locales. Certains sont centenaires et se dressent dans des gorges montagneuses, le long des routes et sur des cols élevés, ornés de rubans blancs et colorés.
En passant devant un tel arbre, on a le sentiment qu'il existe dans une dimension spirituelle parallèle — recevant des prières, gardant des secrets et offrant un réconfort silencieux.
Pour les voyageurs, ces sites offrent une occasion rare d'assister à une tradition spirituelle vivante, non pas figée derrière des vitrines, mais s'épanouissant en plein air, au milieu des montagnes et des pâturages. Le Kirghizistan demeure l'un des rares endroits où un profond respect de la nature continue de coexister harmonieusement avec les mosquées, la vie moderne et même les smartphones.
